Rien à dire
Ouvrir un blog en 2026, affronter l’anxiété
Ce billet est une réponse à la petite voix dans ma tête qui me crie : pourquoi tu aurais un blog alors que tu n’as rien à dire ? J’ai envie de répondre : et pourquoi pas ? Mais j’ai aussi envie d’aller creuser un peu ce qui me fait croire que ça n’en vaut pas la peine.
Réponse aux objections de mon anxiété
La première chose qui m’est venue en tête quand j’ai pensé à ouvrir ce blog c’est « Je n’ai rien d’intéressant à dire ». Je n’ai pas l’impression d’avoir particulièrement d’expertise sur quoi que ce soit. Même si j’ai fait 8 ans d’études en sociologie (et que je suis toujours en thèse), je ne me sens pas expert dans ce domaine.
Dans aucun autre d’ailleurs. Je partage mon temps entre plein de loisirs plus ou moins réguliers : il n’y en a aucun dans lequel je me sens particulièrement dégourdi. Alors qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire sur un blog ?
En écrivant cet article, j’ai réalisé que j’avais beaucoup plus de choses à dire que ce que je croyais au départ. Quand je me pose pour écrire ce que j’ai dans la tête, mes idées foisonnent. Je repense à tel article que j’ai lu il y a quelques temps, et à comment cela résonne avec ce qui me travaille en ce moment. Au final je me suis même retrouvé avec trop de choses à dire pour un seul billet, donc il y en aura probablement d’autres sur ces thématiques – à commencer par la question de l’originalité, parce que j’ai souvent l’impression de dire des choses qui ont déjà été dites mille fois.
Je n’ai donc pas rien à dire. Quant à savoir si c’est intéressant… Est-ce que c’est la bonne question à se poser ? Après tout, quand on essaye de plaire aux autres, est-ce qu’on est vraiment soi-même ? C’est la question que pose JA Westenberg dans un article qui invite à assumer d’être bizarre, d’aimer ce qu’on aime, quand bien même ses centres d’intérêts seraient impopulaires (je ne parle pas d’activités moralement discutables comme égorger des chatons, bien évidemment). Si tu as envie de te lancer dans une activité créative mais que tu as peur que ça ait l’air nul, niais, honteux, ridicule, démodé ou que sais-je, en fait fais-le et arrête de te demander ce que les autres vont en penser.
Ne pas alimenter le déluge informationnel ?
Je suis souvent pris de vertige en pensant à la masse d’écriture qui existe sur Terre, que ce soit dans des livres ou sur l’internet mondial. C’est une sensation qui peut s’emparer de moi lorsque je scrolle en prenant mon petit déj et que j’ajoute frénétiquement des articles dans ma liste de trucs à lire. Les médias sociaux (commerciaux ou non) nous mettent devant un flot continu d’informations, d’avis, de recommandations, de blagues, d’aperçus d’œuvres culturelles, de débats, de publicités plus ou moins déguisées… Je n’ai jamais le temps de lire tout ce que j’aimerais : les milliers de romans qui ont l’air super, les millions de billets de blog dont je n’ai même pas connaissance… Ma vie est une grande baignade dans un océan de FOMO. Alors pourquoi j’en rajouterais ? Est-ce que mon but est que tout le monde se noie ?
J’ai lu quelque part (mais je n’arrive pas à retrouver où), que cette anxiété n’est pas du tout nouvelle et qu’elle existe au moins depuis l’invention de l’imprimerie. Pour être plus juste, il faudrait sans doute parler du moment où les textes imprimés ont commencé à se vendre et à circuler en grande quantité.[1] Même quand il y avait beaucoup moins de choses à lire qu’aujourd’hui, on se sentait déjà dépassés par tout ce qu’on n’arriverait jamais à lire.
Je ne sais pas si internet amplifie cette expérience ou la rend juste accessible au plus grand nombre. Toujours est-il que cela fait relativiser. Oui, nous sommes face à un déluge informationnel. Mais se taire ne me semble pas la meilleure façon d’y faire face. Il faut sans doute plutôt accepter qu’on ne pourra jamais tout lire, avoir conscience qu’on fait des choix quand on décide de lire plutôt tel texte que tel autre et essayer d’orienter nos choix vers des textes qui nous permettent d’apprendre et de grandir.
On n’est d’ailleurs pas obligé·e de toujours faire des choix conscients et éclairés. C’est bien d’accepter aussi de se laisser porter et de lire ce qu’on trouve sur notre chemin. Mais si on a envie que nos lectures nous apportent quelque chose, on peut essayer de faire en sorte que nos chemins croisent plutôt du contenu de qualité que des pièges à clics, ou de la désinformation. Pour ça, rien de mieux que de quitter les médias sociaux commerciaux (Instagram, X, Bluesky…) dont les algorithmes ont pour but de capter notre attention pour générer du revenu publicitaire. À la place, on peut utiliser des outils comme des flux RSS pour suivre des personnes dont on trouve les textes éclairants – j’ai commencé à faire ça cette année, ça fait un bien fou. On peut aussi construire son fil d’actualité sur le fédiverse, à partir de ses centres d’intérêt ou de ce qu’on a envie de découvrir.
La pression du chef d’œuvre
Un de mes problèmes c’est que j’ai une fâcheuse tendance au perfectionnisme. C’est pas spécialement original, je pense qu’on est nombreux·ses à vivre ça. Il y a sans doute plein de raisons à cela. L’une d’elle est qu’on a tendance à estimer notre propre valeur en nous comparant aux autres ou à leur travail.
Même si on me dit parfois que je lui ressemble physiquement, je ne serai jamais Kurt Cobain – sérieux on me l’a dit beaucoup de fois ces derniers temps, surtout quand j’ai trainé dans des pubs en Écosse, allez savoir pourquoi. Même si j’y passais mes journées, je ne serai probablement jamais un aussi bon guitariste, compositeur, chanteur, et parolier que mon à-peu-près-sosie décédé. Est-ce que cela veut dire qu’il faut que j’arrête de faire de la musique, parce que je ne ferai jamais aussi bien que les artistes que j’admire ? Bien sûr que non, mais surtout, ce que je veux dire c’est qu’on est pas obligé de ne produire que des chefs d’œuvre. Tout ce qu’on fait n’est pas obligé d’être parfait pour exister.
Et quand bien même on voudrait produire quelque chose de parfait (selon nos propres critères et bien que cela soit sans doute impossible), ça ne viendra pas tout seul. Surtout pas en s’empêchant de faire des choses imparfaites. Toute activité créative nécessite un apprentissage – processus qui a d’ailleurs rarement une fin. Or, pour apprendre, il faut produire des choses imparfaites. C’est comme ça qu’on s’exerce et qu’on progresse. C’est une chose qui doit paraitre évidente aux musicien·nes ou aux dessinateur·ices, qui passent en général beaucoup de temps à répéter des gestes pour réussir à produire des sons ou des images qui leur plaisent.
Il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement pour l’écriture. On a un peu trop tendance à l’oublier ou à le passer sous silence. Sans doute parce qu’on imagine les écrivain·es comme des sortes de génies pour qui l’écriture est innée et naturelle. Mais écrire s’apprend aussi et cela nécessite du travail.
Interlude sociologique : l’artiste, le talent et le travail
Dans son livre Les mondes de l’art, le sociologue américain Howard Becker analyse l’art comme une activité collective.[2] Pour qu’une œuvre soit produite, il faut que de nombreuses personnes coopèrent – dans le cas d’une œuvre littéraire, on peut penser par exemple aux éditeur·ices mais aussi aux personnes qui impriment les livres, à celles qui fournissent le matériel dont les auteurs ont besoin pour écrire (carnets, ordinateur), etc. L’artiste, c’est une personne à qui on prête un talent ou un don, qui lui permet de transformer ce travail collectif en une œuvre d’art. Parce qu’elle possède ce don, on lui accorde des privilèges dont ne disposent pas les autres membres de la société. Ces privilèges sont bien sûr proportionnels à la valeur qu’on donne à leurs œuvres – tous·tes les musicien·nes ne sont pas aussi bien payé·es que Taylor Swift.
Dans l’imaginaire collectif, le talent de l’artiste est inné, il n’a pas besoin de fournir d’effort pour produire ses œuvres. Le travail, en particulier s’il est routinier, semble contredire ce mythe de l’artiste et de son don. C’est probablement une des raisons pour lesquelles il est invisibilisé. Or en réalité il faut beaucoup de travail pour produire une œuvre intéressante. Becker cite par exemple des passages de l’autobiographie d’un écrivain célèbre du 19ième siècle, qui explique qu’il passe 2h à écrire tous les matins avant d’aller au travail.[3]
De très bonnes raisons d’écrire un blog
Après avoir dit tout ça, je me permets de lister quelques unes de mes motivations à écrire ce blog. C’est pour me rappeler que ça en vaut effectivement la peine.
Tout d’abord, je n’ai pas envie de laisser internet aux machines. À l’heure où le contenu de qualité est menacé par un tsunami de merde produit par des personnes peu scrupuleuses à l’aide de générateurs de texte probabilistes (couramment appelés « IA »), j’ai envie de participer à réhumaniser un peu le texte qu’on trouve en ligne. Oui je sais, mes écrits serviront probablement à nourrir ces machines monstrueuses, mais ce n’est pas en s’abstenant de participer qu’on va résoudre le problème. Ce serait plutôt en imposant des régulations au monde de la tech – ou en brulant des data centers.
Écrire ce blog a aussi plein de fonctions pour moi. Déjà ça me procure du plaisir. Et puis ça me permet d’apprendre, en premier lieu à écrire. Comme je le disais plus haut, pour bien écrire il faut s’exercer. Et puisque je dois écrire une thèse dans les deux années qui viennent, autant que je m’exerce avec des textes sans trop d’enjeux. Publier des choses sur ce blog c’est une manière d’écrire en public. Ça me force à mettre mes idées au clair, à les présenter de manière pédagogiques, à produire quelque chose de modeste mais de terminé.
C’est aussi un moyen de bidouiller un peu de l’hébergement web et du web design, activités que je trouve amusantes. Encore une fois j’apprends en faisant – y compris en faisant des erreurs. Désolé par avance si ça vous arrache les yeux ou si c’est codé n’importe comment.
Finalement, l’écriture me permet de solidifier mes connaissances sur le monde. Elle me donne l’occasion de mobiliser des choses que j’ai apprises ici ou là, de faire se rencontrer des idées que j’ai lues dans différents endroits… et donc j’espère de mieux m’en souvenir plus tard.
Si ce texte ne me sert qu’à moi-même, c’est déjà bien. Mais si ça te parle et que tu hésitais à partager à des gens une chose que tu as faite toi-même (un blog, un zine, des dessins, des poèmes…), alors arrête d’hésiter et lance-toi ! Jeter une de ses productions en ligne est flippant c’est vrai, mais c’est aussi motivant et ça permet d’apprendre plein de choses. Au fond peu importe si quelqu’un le voit ou pas, tu l’auras fait.
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Je précise ça parce que j’ai appris dans une interview de l’historienne Ada Palmer que lorsque Guthenberg a inventé l’imprimerie, il n’y avait pas de marché pour une telle quantité de livres, ce qui l’a mené à la faillite. Donc l’imprimerie n’a pas été une révolution immédiate comme on a tendance à l’imaginer. ↩
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Becker H.S., [1982] 2024, Les mondes de l’art, traduit par Bouniort J., Menger P.-M. (dir.), Nouvelle éd., Paris, Flammarion (Art, histoire, société), 379 p, 978-2-08-045155-2. ↩
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D’ailleurs, cet auteur explique que c’est un domestique qui le réveille tous les matins à 5h – il n’y a pas de réveil à l’époque. Du point de vue de Becker, le travail de ce domestique contribue à l’œuvre produite, même si personne ne connait son nom ni son existence. Et comme Becker le suggère, c’est aussi parce que d’autres personnes prennent en charge le travail domestique (à commencer par la préparation des repas) que cet auteur peut passer deux heures par jour à écrire en plus de son travail ordinaire… ↩
Tags: #écriture #créativité